CHAPITRE X

 

 

Située depuis des siècles non loin de l’Hôtel de Ville, l’étude de maître Rivière était la plus ancienne de Paris et les Roquebère n’en disconvenaient pas. Maître Rivière montrait fièrement à ses visiteurs mettant en doute cette antériorité de vénérables parchemins datant de Saint Louis, conservés avec soin dans des caisses de plomb. Auguste Rivière, vieillard de soixante et quinze ans, voûté et égrotant, se déplaçait avec peine dans son cabinet. Désolé de n’avoir aucun héritier, il cherchait désespérément un successeur, espérant un temps que l’un des jumeaux se montrerait intéressé, mais les Roquebère ne voulaient pas se séparer. Il irait jusqu’à ses quatre-vingts ans et remettrait l’étude à son principal qui en avait soixante-dix.

À petits pas il conduisit dans l’entresol Hyacinthe qui resta perplexe devant ces milliers et ces milliers de rouleaux de paperasses, glissés dans des casiers garnissant tous les murs. En pendaient des étiquettes de couleurs différentes ternies par le temps, si bien qu’il s’avérait ardu de distinguer les rouges des marron, les vertes des bleues. Auguste Rivière était cependant formel :

— De l’expédition d’Égypte, Malaquin Jules revint chargé de richesses conquises et me les confia sous forme de pièces d’or, piastres, drachmes, florins, avec ordre d’acheter une propriété de vignes en Champagne. Ce que je fis pour deux cent mille francs. Le lieutenant fit encore la guerre, prit du galon, capitaine et colonel pour finir. Il se maria en Espagne. Dans chaque armée française guerroyant à l’étranger on trouve des hommes de justice, dont des notaires. Notre colonel épousa une certaine Dolorès Ramirez avec contrat de mariage. Contrat qui me fut transmis par le service des postes aux armées. Il doit se trouver dans cette partie-là. Je n’ai pas souvenir de toutes les dispositions, mais le bonhomme a dû se montrer généreux envers son épouse. Quand il fut mort et que la guerre civile se termina de l’autre côté des Pyrénées, la veuve me demanda de vendre la propriété de Champagne, ce que je fis.

» Elle était déjà veuve d’un capitaine de la marine marchande espagnole, qui périt du scorbut dans les Indes orientales. Elle avait quelques années de plus que le colonel français et son nom de fille était Esposito, Ramirez étant celui du premier époux.

Hyacinthe avait visité trois confrères avant de venir chez Rivière, se souvenant que par conviction politique le vieillard avait travaillé avec les enrichis de la Révolution et de l’Empire.

Chaque liasse retirée de son alvéole laissait échapper un nuage de poussière qui irritait la gorge, mais le vieil avoué n’en souffrait pas, paraissait même se délecter de ces cendres laissées par le temps enfui.

— L’ai-je classé dans les M ou les R ? En quoi ce contrat vous conviendrait-il ?

Hyacinthe, de crainte qu’un clerc ne fût aux aguets, chuchota à l’oreille parcheminée du vieillard :

— J’ai eu connaissance d’un immense complot qui se tramerait depuis des années, visant à faire du jeune Malaquin l’un des plus riches héritiers d’Europe.

— Ah, bah, fit le vieil avoué sans trop de surprise, ayant rencontré d’aussi étranges affaires au cours de sa carrière.

— Le fils du colonel n’est peut-être même pas complice, mais je soupçonne l’entourage.

— La veuve Dolorès et compagnie ?

— L’ai-je dit ? Je ne crois pas, et voilà pourquoi je veux m’assurer du contrat de mariage. Y a-t-il joint le testament ?

— Tout ceci remonte à trente ans, comment voulez-vous que je me souvienne ? Nous traitons mille affaires de testaments l’an. Je vous laisse chercher.

Regrettant que Séraphine ne fût pas là pour l’aider, il examina chaque rouleau, se mouchant, raclant sa gorge, s’éloignant pour respirer un air moins chargé. Le principal vint le rejoindre, disant qu’il se souvenait d’avoir fait expédition d’un duplicata du contrat et du testament, quelques années auparavant.

— Par les services de l’ambassade, c’est plus sûr.

Lorsque Hyacinthe le vit se jucher sur un marchepied aussi branlant que lui, il se précipita, mais le vieillard se hissa aussi sur la pointe des pieds pour atteindre un des plus hauts casiers.

— Étiquette bleue, nous y sommes.

Lorsqu’il tira à lui le rouleau, une neige grise et cotonneuse recouvrit Hyacinthe de la tête aux pieds. De plus, il le secoua longuement, et, stoïque, le jeune avoué se laissa ensevelir sous cette poudre vénérable. Avec une agilité de saltimbanque, le principal sauta et alla vers la table centrale dérouler les papiers.

— Le contrat, le testament, les bordereaux d’expéditions, de réceptions, les cahiers où le colonel narrait ses exploits guerriers. Je les ai lus, c’est mortel d’ennui.

— Ah, dit Roquebère, voilà que le nom d’Esposito apparaît, nom de jeune fille de la double veuve. Et il y a une Adriana née de la première union en 1805, ce qui lui fait aujourd’hui vingt-cinq ans.

— Que dit le contrat à son sujet ?

Hyacinthe atteignit le paragraphe où cette enfant, née du capitaine de bateau, était mentionnée.

— Le colonel s’engage à l’élever comme sa propre fille dans la religion catholique, à veiller sur elle et à la doter de cent mille francs à sa majorité. Voilà un bien brave homme.

— Et le testament ?

Le colonel léguait toute sa fortune à son fils Pierre, laissant la moitié en usufruit à sa femme. Il rappelait la dot promise à Adriana Ramirez.

— Voilà la clause que j’attendais, celle qui explique toutes les manigances à venir : si par malheur Pierre Malaquin décédait sans descendance, tout irait pour moitié à sa mère et pour l’autre à sa demi-sœur.

— Voyez-vous, dit le clerc principal, qui reniflait la poussière avec autant de délectation que son maître l’avoué, comme s’il s’agissait d’une prise de tabac, il fallait que ce militaire soit fou amoureux de cette Espagnole pour dicter de telles sottises. Il y a dans cette clause un appel au meurtre.

— Pour l’instant, Pierre Malaquin est toujours en vie. J’ai eu de ses nouvelles hier.

Le vieux principal eut un sourire entendu :

— Alors, c’est que le foin coupé n’est pas encore entièrement rentré dans la grange et que l’orage doit s’être éloigné, comme disait ma grand-mère. Je veux dire que les espérances sont si belles qu’il faut encore attendre. Car imaginez un peu, disparu le fils du colonel, plus d’espérances côté père.

C’était exactement l’opinion de Hyacinthe. Il commanda des copies, donna une pièce au principal pour qu’il fasse diligence, quitta l’étude ravi. Le premier fiacre qu’il arrêta repartit aussitôt, le cocher refusant de le laisser monter, et le second lui cria bien fort qu’il ne voulait pas d’un vagabond qui s’était roulé dans la poussière comme une andouillette se roule dans la panure. Il s’épousseta tout en revenant à pied rue Vivienne, convoqua son frère et la saute-ruisseau pour faire le point :

— Parturon croyait le rapport du consul sans importance, alors que j’y ai trouvé le nom de jeune fille de la veuve sévillane. D’un précédent mariage elle avait une fille. Adriana Ramirez. Où est-elle, à Séville ou à Paris ? Il y a aussi ces flacons de poison chez le Vigneron.

— Adriana Ramirez, Aurélie Rampon, s’écria Narcisse. Mêmes initiales. Ce serait notre souillon bossue ?

— Peut-être cette Sauvignon qui loue une chambre chez le Vigneron. Dommage que le vieux grognard ne soit plus là-bas.

— Je peux m’y installer, proposa Séraphine.

— Je te l’interdis ! s’emporta Hyacinthe.

— Que faisons-nous avec la rue de Grenelle et surtout la rue de Jérusalem ? demanda Narcisse.

— Parturon lui-même ne paraît pas très passionné par notre affaire. Il nous soutire de l’argent mais ne doit rien comprendre à cette histoire d’héritages multiples. Nous devons retrouver cette fille, lui faire avouer devant la police qu’elle n’est autre qu’Adriana Ramirez.